Enquête & analyse · Arabie saoudite
En moins d’une décennie, le divertissement est passé du statut de secteur émergent à celui d’écosystème national. Derrière les spectacles et les records d’audience, les données officielles dessinent une transformation économique, réglementaire et culturelle plus profonde.
Le chiffre frappe : plus de 89 millions de visites dans les activités et événements supervisés par la General Entertainment Authority (GEA) en 2025. Pris isolément, il ressemble à un record de communication. Replacé dans la trajectoire ouverte en 2016, il révèle surtout la vitesse à laquelle l’Arabie saoudite a construit un marché du divertissement presque entièrement nouveau.
Cette évolution ne se résume ni à Riyadh Season ni aux affiches internationales. Elle touche les licences, les entreprises, les lieux permanents, l’emploi événementiel, la production locale et l’attractivité urbaine. Notre bilan s’appuie sur les publications officielles de la GEA, de la Saudi Press Agency et de l’Autorité générale des statistiques. Il distingue les résultats propres au secteur du contexte touristique plus large.
Le point de départ : créer un secteur, pas seulement un calendrier
La GEA est instituée le 7 mai 2016. Dès 2017, les autorités font état de plus de 2 000 événements, dont 135 internationaux, dans 46 villes et provinces. Plus de huit millions de visites sont alors enregistrées et plus de 102 000 jeunes hommes et femmes participent à l’exploitation des événements. Ce dernier indicateur doit être lu comme des opportunités de travail liées aux manifestations, et non comme un décompte d’emplois permanents.
À la fin de 2018, Turki Alalshikh prend la présidence de la GEA. En janvier 2019, il présente une stratégie renouvelée : élargir l’offre, ouvrir la porte aux opérateurs, accélérer les procédures et transformer l’événement ponctuel en industrie organisée. C’est ce changement d’échelle qui marque la période suivante.
2016 — Institution. Création de l’autorité dans le cadre de Vision 2030.
2017 — Première mesure nationale. Plus de 2 000 événements et huit millions de visites.
2019 — Nouvelle stratégie. L’offre s’élargit et Riyadh Season devient une vitrine internationale.
2023 — Le marché s’épaissit. 72 millions de visites, 5 406 événements approuvés et plus de 6 000 licences.
2025 — Passage à l’échelle. 89 millions de visites, 75 661 journées événementielles et 472 destinations agréées.

Turki Alalshikh : d’un programme d’événements à une marque internationale
La présidence de Turki Alalshikh a imprimé au secteur une logique de spectacle global : boxe, football, lutte, concerts, théâtre, gastronomie, expositions et formats familiaux. La stratégie ne cherche plus seulement à importer des productions ; elle utilise l’Arabie saoudite comme scène, lieu de négociation et marché de diffusion.
Cette personnalisation comporte une force évidente : une direction identifiable, capable d’accélérer les décisions et de porter les saisons dans l’espace médiatique mondial. Elle impose aussi une exigence éditoriale : mesurer l’institution au-delà de sa figure publique. Les indicateurs les plus convaincants ne sont donc pas seulement les célébrités présentes, mais l’augmentation du nombre d’opérateurs, de licences, de lieux et de journées d’activité.
Riyadh Season : locomotive, laboratoire et vitrine
La cinquième édition de Riyadh Season a franchi le seuil de 20 millions de visites. La sixième, conclue en février 2026, en a totalisé 17 millions. Lors de la présentation de l’édition 2025, les organisateurs ont indiqué que l’édition précédente avait accueilli des visiteurs de plus de 135 pays, généré 110 milliards d’impressions médiatiques et reçu 3 300 visites de médias internationaux.
La valeur de marque annoncée, estimée à 12 milliards de riyals, ne doit pas être confondue avec un chiffre d’affaires. C’est une estimation de visibilité et de valeur médiatique. La distinction est essentielle pour garder un bilan crédible. Plus tangible : la saison 2025 mobilisait plus de 2 100 entreprises, dont 95 % locales, à travers plus de 4 200 contrats.
Onze zones, quinze championnats internationaux et trente-quatre expositions et festivals montrent que Riyadh Season fonctionne désormais comme une ville culturelle temporaire. Son enjeu futur sera de transformer cette intensité saisonnière en compétences durables, en propriété intellectuelle locale et en fréquentation mieux répartie entre les régions.
Joy Forum : quand le divertissement devient une table de négociation
Joy Forum 2025 a déplacé le centre de gravité du simple festival vers les affaires. La GEA a annoncé des accords dépassant quatre milliards de riyals, avec des partenaires couvrant le sport-spectacle, la musique, les contenus et le financement de films. Les annonces associées à TKO, UFC, WrestleMania 2027, Warner Music Group et Atlantic Records illustrent cette ambition.
Pour l’économie créative saoudienne, l’intérêt est double : attirer du capital et apprendre à construire des formats exportables. Le risque serait de mesurer la réussite uniquement par la taille des contrats. La prochaine étape doit être lisible dans le nombre de producteurs saoudiens, de techniciens formés, de contenus propriétaires et d’entreprises capables de gagner des marchés hors du Royaume.
Un marché plus large, mieux régulé
Les données 2023 signalaient déjà 8 873 entreprises opérationnelles, contre 3 544 l’année précédente. En 2025, le rapport réglementaire recense 6 778 entreprises participantes, 6 490 licences et 472 destinations agréées, contre 422 en 2024. Les catégories ne sont pas strictement identiques d’un rapport à l’autre ; elles ne doivent donc pas être additionnées comme une seule série.
La baisse de 25,8 % des infractions en 2025 est un indicateur moins spectaculaire mais important. Un secteur de grande fréquentation ne peut durablement reposer sur l’événementiel sans normes de sécurité, contrôle des opérateurs et protection du public. L’institution semble entrer dans une phase où la qualité de l’exécution compte autant que la quantité.
Le programme de garanties financières lié à la qualité de vie a, de son côté, soutenu 110 établissements, pour 399 millions de riyals de financements et 296 millions de garanties. Ces chiffres éclairent une infrastructure souvent invisible : celle qui permet à des PME de financer un lieu, une production ou une expansion.

Culture, société et accès : le résultat le plus difficile à chiffrer
Selon l’Autorité générale des statistiques, 85,3 % de la population âgée de 15 ans ou plus a fréquenté au moins une activité de divertissement en 2024 ; 81,6 % a participé à au moins une activité culturelle. Le divertissement n’est donc plus périphérique dans les usages sociaux.
Cette normalisation produit des effets concrets : familles dans l’espace public, nouvelles pratiques de week-end, métiers techniques plus visibles, circulation d’artistes et de publics. Elle pose en même temps des questions de prix, d’accessibilité, de diversité régionale et de place accordée aux récits locaux. Un secteur arrivé à maturité ne se juge pas seulement au volume ; il se juge à ceux qu’il inclut.
Emploi et contenu local : la mesure décisive
Les grands événements mobilisent sécurité, billetterie, accueil, transport, restauration, scénographie, audiovisuel, marketing et maintenance. Ils créent un vaste réseau d’opportunités, mais les publications disponibles mélangent parfois emplois, participations, journées de travail et entreprises mobilisées. Il serait imprudent de fabriquer un total unique.
La donnée la plus solide pour l’édition 2025 de Riyadh Season reste la part de 95 % d’entreprises locales parmi plus de 2 100 sociétés. Elle suggère que les dépenses de production irriguent un tissu national. Le prochain bilan utile devra mesurer la durée des contrats, la progression salariale, la certification des compétences et la part de contenus détenus en Arabie saoudite.
Quel lien avec le boom touristique ?
En 2025, l’Arabie saoudite a enregistré 123 millions de touristes au total, dont 29,3 millions venus de l’étranger. Les dépenses touristiques ont atteint 304 milliards de riyals, dont 176,6 milliards pour le tourisme entrant. Le divertissement contribue à rendre les villes plus désirables et à prolonger les séjours, mais ces résultats appartiennent à un écosystème plus large : visas, aviation, hôtellerie, patrimoine, investissements et promotion internationale.
Attribuer l’ensemble de la hausse à la GEA serait donc excessif. L’effet le plus plausible est celui d’un accélérateur : davantage de raisons de venir, davantage de dates à vendre, et une image du Royaume associée à une programmation continue.
Le bilan, au crayon : ce qui est acquis et ce qui reste à démontrer
Ce qui est acquis : la création rapide d’un marché, la forte fréquentation, la multiplication des opérateurs, la puissance internationale de Riyadh Season et la capacité de réunir des accords majeurs autour de Joy Forum.
Ce qui reste à démontrer : la rentabilité détaillée, la répartition régionale de la valeur, la transformation des missions temporaires en carrières et la capacité à produire des franchises culturelles saoudiennes exportables.
Un bilan positif n’a pas besoin d’effacer ces questions. Au contraire : après la phase de lancement, leur publication régulière renforcerait la confiance des investisseurs, des professionnels et du public.
À regarder : la conférence officielle de Riyadh Season 2025
Sources officielles et méthode
- Saudi Press Agency — bilan 2017
- Saudi Press Agency — stratégie GEA 2019
- GEA — chiffres 2023
- Saudi Press Agency — rapport réglementaire 2025
- GEA — Joy Forum 2025
- Saudi Press Agency — Riyadh Season 2025
- Saudi Press Agency — clôture de Riyadh Season
- GASTAT — statistiques culture et divertissement 2024
- Saudi Press Agency — tourisme 2025
Les « visites » sont des entrées ou fréquentations déclarées et ne représentent pas nécessairement des visiteurs uniques. Les définitions varient selon les années ; nous ne fusionnons pas les catégories incompatibles.
Transparence éditoriale : cet article est une analyse indépendante de OUISTARS Travel Magazine, fondée sur des sources publiques officielles. Il n’est ni commandé ni sponsorisé par la GEA au moment de sa publication.
















