L’HISTOIRE DERRIÈRE L’HÔTEL | SAISON PARIS
Par Osama Samaha, rédacteur en chef — oui stars Travel
Avant de devenir un hôtel, le Crillon fut une façade pensée pour un roi, la demeure d’un grand collectionneur et le témoin, au premier rang, d’une place où la France n’a cessé de redéfinir le pouvoir. En 1919, alors que Paris cherchait une paix possible dans les décombres de la guerre, des hommes d’État y discutèrent le pacte de la Société des Nations. Au Crillon, l’Histoire ne s’est pas contentée de passer devant les fenêtres : elle est entrée.
Il faut arriver place de la Concorde tôt le matin, avant que la circulation ne reprenne toute la largeur du décor. Au nord, deux architectures de pierre encadrent la rue Royale. À l’est, l’Hôtel de la Marine ; à l’ouest, le bâtiment auquel le nom de Crillon est désormais attaché. Leur symétrie est si souveraine qu’on imagine volontiers un palace conçu d’un seul trait. Rien n’est plus trompeur.
Le Crillon s’est construit par strates : projet urbain royal, hôtel particulier aristocratique, grand hôtel du début du XXe siècle, quartier général diplomatique, immeuble réquisitionné pendant l’Occupation, puis Palace parisien restauré pour notre époque. Sa force vient précisément de cette superposition, y compris lorsque le passé résiste au récit glamour.
Une place conçue pour célébrer Louis XV
En 1755, Louis XV confia à son Premier architecte, Ange-Jacques Gabriel, l’aménagement de la place Louis-XV autour d’une statue équestre du souverain. Gabriel dessina les grandes façades du côté nord : une composition néoclassique réglée par les colonnes corinthiennes, les frontons sculptés et une longue colonnade. Le chantier commença dans la seconde moitié des années 1750.
Derrière la façade occidentale, l’histoire devint celle d’une demeure. En 1776, Louis-Marie-Augustin, duc d’Aumont, premier gentilhomme de la Chambre du roi et collectionneur passionné, prit possession d’un hôtel particulier encore inachevé. Louis-François Trouard intervint sur le bâtiment ; Pierre-Adrien Pâris en conçut les boiseries, miroirs, frises et arabesques. Un boudoir démonté au début du XXe siècle est aujourd’hui présenté au Metropolitan Museum of Art de New York. Il prouve que l’excellence décorative du lieu précédait de plus d’un siècle la première clé de chambre.
En avril 1788, François-Félix-Dorothée des Balbes de Berton, comte de Crillon, acheta la propriété. Son nom lui survécut, tandis que la place changeait de régime et de nom. Devenue place de la Révolution, elle accueillit la guillotine ; Louis XVI et Marie-Antoinette y furent exécutés. Les fenêtres de la demeure donnèrent alors sur une scène de violence politique qu’aucune légende de palace ne doit embellir.
Architecture : un monument public, des espaces privés
La façade n’appartient pas seulement à l’hôtel. Elle participe d’un dispositif urbain destiné à fermer le côté nord de la place sans l’enfermer. Gabriel utilise la proportion, la répétition et l’ordre classique pour produire une architecture d’État à la fois monumentale et ouverte. La colonnade dessine l’ombre ; le pavillon d’angle donne une ponctuation cérémonielle ; depuis les Tuileries, l’ensemble compose une véritable scénographie de la capitale.
À l’intérieur, l’échelle changeait : salons, boudoirs et antichambres obéissaient au rituel plus intime d’une grande maison aristocratique. Cette double nature demeure lisible. Le ministère de la Culture protège les façades, les toitures et plusieurs décors. Le grand salon dit des Aigles et le décor Louis XVI de la pièce voisine sont classés. La notice patrimoniale précise même que l’appellation courante de « salon Marie-Antoinette » est impropre. Le mythe est séduisant ; l’archive, plus rigoureuse.
De l’hôtel particulier au grand hôtel
En 1904, la Société du Louvre acquit l’ensemble auprès des héritiers de la duchesse de Polignac afin d’en faire un établissement de prestige. L’architecte Walter-André Destailleur dirigea la transformation, relia la demeure historique aux bâtiments voisins de la rue Boissy-d’Anglas et introduisit les circulations, les services et les volumes nécessaires à un grand hôtel moderne.
Cette conversion eut ses pertes. Du mobilier et des éléments décoratifs furent vendus, notamment le remarquable boudoir de Pierre-Adrien Pâris. Le Metropolitan Museum indique que celui-ci fut acheté directement au Crillon en 1905, avant d’entrer dans ses collections en 1944 grâce au don de Susan Dwight Bliss. Paris perdit une pièce ; New York gagna un rare intérieur du XVIIIe siècle. L’épisode rappelle surtout que les premières métamorphoses hôtelières pratiquaient une sauvegarde très sélective.
Les premiers clients franchirent le seuil le 12 mars 1909. Le Crillon entrait ainsi dans l’âge d’or des grands hôtels européens, nourri par le chemin de fer, les fortunes internationales, la diplomatie et de nouvelles exigences de service. Mais, contrairement aux palaces neufs de la Belle Époque, il recevait ses voyageurs derrière une façade du siècle de Louis XV.
SI CES MURS POUVAIENT PARLER : là où fut débattu le pacte de la Société des Nations
Durant l’hiver 1918-1919, l’Hôtel de Crillon devint le centre de la Commission américaine chargée de négocier la paix. Les archives du département d’État des États-Unis y situent la délégation américaine et plusieurs réunions de la Commission de la Société des Nations. Woodrow Wilson en présida des séances aux côtés notamment de Lord Robert Cecil, Jan Smuts, Léon Bourgeois, Vittorio Orlando et du baron Makino.
Il ne s’agit pas d’une anecdote entretenue par un livre d’or. Un bulletin officiel américain décrit la neuvième réunion du 13 février 1919 : le matin, les délégués examinèrent le travail du comité de rédaction ; l’après-midi, ils reprirent les débats et adoptèrent, après une longue discussion, l’ensemble du projet en vingt-six articles. D’autres séances suivirent. Le pacte ne fut donc pas miraculeusement signé dans une suite unique, mais une part décisive de sa rédaction, de sa révision et de son arbitrage s’accomplit au Crillon.
Le lieu rend la scène saisissante. Une maison édifiée derrière une façade destinée à glorifier un monarque absolu abritait les discussions d’un système international fondé sur la sécurité collective. La Société des Nations échoua à empêcher une nouvelle guerre mondiale, et les États-Unis ne la rejoignirent jamais. Pourtant, son architecture institutionnelle conduisit en partie à l’Organisation des Nations unies. Peu de salons d’hôtel ont porté un débat aux conséquences aussi vastes.
Guerres, réquisitions et envers du prestige
Le prestige historique du Crillon ne peut être dissocié des moments où l’hospitalité céda la place à l’autorité. Pendant la Première Guerre mondiale, les délégations militaires et politiques s’y succédèrent. Après l’armistice, l’hôtel fut mobilisé pour la conférence de la paix. Durant la Seconde Guerre mondiale, après avoir d’abord servi aux forces alliées, il fut réquisitionné par le commandement militaire allemand sous l’Occupation.
Dire d’un palace qu’il a « vu passer l’Histoire » peut transformer les drames en décor. Une lecture plus juste constate qu’un bâtiment est utilisé par ceux qui contrôlent la ville. La pierre reste ; les drapeaux, les uniformes et les ordres changent. Des photographies prises autour de la Libération replacent le Crillon dans la tension de la Concorde en août 1944. Sa continuité est indéniable, mais elle n’efface rien.
Présences documentées : artistes, créateurs et hommes d’État
Les listes de célébrités sont l’un des terrains favoris de l’exagération hôtelière. Mieux vaut s’en tenir aux présences documentées. Les archives historiques du Crillon citent la collectionneuse Peggy Guggenheim, le compositeur Leonard Bernstein, le sculpteur César, la créatrice Sonia Rykiel et Jean Cocteau parmi ses habitués ou ses figures familières. Pierre Cardin et Mary Quant présentèrent des collections dans les salons. Andy Warhol, lui aussi décrit comme un habitué, assista au Bal des débutantes en 1992.
Le lien avec Bernstein est devenu mémoire architecturale : une suite porte son nom et s’ouvre sur une vaste terrasse au-dessus de la place. Les documents de 1919 établissent, quant à eux, la présence de Woodrow Wilson et de nombreux responsables internationaux pour des réunions de travail, sans permettre d’affirmer que chacun y passa la nuit. La précision vaut mieux qu’un inventaire de prestige gonflé après coup.
Le goût change : Rykiel, César et les rénovations d’avant 2013
Le Crillon ne resta pas figé après 1909. La famille Taittinger l’acheta en 1954. En 1982, Jean Taittinger demanda à Sonia Rykiel de renouveler les intérieurs. Jaunes, rouges et accents Art déco introduisirent une personnalité très contemporaine ; César dessina un bar monumental habillé de miroirs facettés. Cette vision appartenait pleinement à son époque.
Elle eut aussi un prix patrimonial. Le récit historique de l’hôtel reconnaît que des éléments du XVIIIe siècle, hors ensembles classés, disparurent au fil des transformations. Cet aveu est essentiel : restaurer un édifice vieux de deux siècles et demi ne consiste jamais à retrouver un état originel unique. Plusieurs époques demandent simultanément à être entendues.
Après les Taittinger, la propriété passa à Starwood Capital Group, puis, cinq ans plus tard, à un membre de la famille royale saoudienne. Rosewood Hotels & Resorts fut choisi pour exploiter l’établissement au moment où s’engageait sa plus grande métamorphose.
2013-2017 : conserver sans imiter
Fermé le 31 mars 2013, l’hôtel rouvrit le 5 juillet 2017 après quatre années de chantier. Richard Martinet dirigea l’intervention architecturale, de la façade protégée aux salons historiques et aux transformations structurelles. Aline Asmar d’Amman assura la direction artistique et organisa le dialogue entre les métiers d’art du XVIIIe siècle et une sensibilité parisienne contemporaine.
Le projet revendiquait plusieurs écritures. Tristan Auer conçut les espaces d’arrivée et la brasserie ; Chahan Minassian travailla sur les restaurants, le bar, le spa et plusieurs suites Signature ; Cyril Vergniol signa les chambres et les suites hors collection Signature. Louis Benech imagina les cours. Karl Lagerfeld, fin connaisseur du XVIIIe siècle, créa Les Grands Appartements avec Aline Asmar d’Amman.
L’ampleur dépassait largement une rénovation décorative : selon l’hôtel, 147 artisans et 250 maîtres d’œuvre participèrent au chantier, qui mobilisa 53 variétés de marbre, neuf niveaux et d’importantes excavations sous le monument. Le nombre de clés fut réduit au profit de suites plus vastes. Les espaces classés furent restaurés tandis que de nouveaux usages trouvaient place dans et sous l’édifice ancien.
Un détail résume l’alliance de l’extravagance et de l’ingénierie. Une baignoire des Grands Appartements, taillée dans un bloc de marbre de Carrare de plus de deux tonnes, fut introduite par une fenêtre à l’aide d’une grue. On la posa sur des blocs de glace : en fondant, ils permirent de la mettre en place sans abîmer le sol.
Le Crillon aujourd’hui
L’établissement compte 124 chambres et suites : 78 chambres, 36 suites et 10 suites Signature. Sa distinction Palace a été renouvelée en 2025 et Atout France le maintient dans la liste officielle des établissements distingués. Le mot n’est donc pas ici une formule publicitaire, mais une distinction nationale accordée à certains hôtels cinq étoiles.
Les hébergements les plus singuliers interprètent l’histoire au lieu d’en produire une copie. Les Grands Appartements portent le regard précis et graphique de Lagerfeld sur le classicisme français. La suite Duc de Crillon conserve le souvenir de l’ancienne chapelle privée. La suite Marie-Antoinette est aujourd’hui un hommage décoratif : son nom ne prouve pas que la reine ait habité les lieux. La suite Bernstein transforme une relation documentée en résidence avec terrasse. Sous les toits, les Ateliers d’Artistes occupent d’anciens bureaux administratifs.
La table offre plusieurs façons d’entrer au Crillon sans y dormir. L’Écrin construit une expérience gastronomique autour des accords ; Nonos par Paul Pairet adopte une expression plus généreuse et contemporaine ; Butterfly Pâtisserie, le Jardin d’Hiver et le Bar Les Ambassadeurs donnent au palace des rythmes différents. Le Sense, A Rosewood Spa réunit piscine, sauna, hammam, douches sensorielles et espace de repos avec mur de sel de l’Himalaya.
Pourquoi les voyageurs le choisissent encore
La raison la plus convaincante n’est pas une addition de services. C’est la concentration d’une certaine idée de Paris dans une seule adresse. On dort derrière la façade de Gabriel, on traverse une place marquée par la monarchie et la Révolution, on rejoint le Louvre par les Tuileries, on gagne la rue Saint-Honoré ou la place Vendôme à pied, puis on retrouve des intérieurs qui n’essaient pas de nier le XXIe siècle.
L’échelle compte également. Avec 124 chambres et suites, le Crillon peut réunir restaurants, salons historiques et spa sans atteindre l’anonymat d’un très grand hôtel international. Il convient particulièrement aux voyageurs qui placent l’architecture, la centralité et la mémoire culturelle au même niveau que le service. Ceux qui recherchent le silence loin des monuments préféreront peut-être un autre quartier : la Concorde est splendide, mais aussi très fréquentée, exposée et publique.
Informations pratiques
| Adresse | 10 place de la Concorde, 75008 Paris, France |
|---|---|
| Quartier | 8e arrondissement, à l’angle nord-ouest de la place de la Concorde |
| Métro | Concorde, lignes 1, 8 et 12 |
| À pied | Jardin des Tuileries, musée de l’Orangerie, rue Saint-Honoré, place Vendôme, Champs-Élysées et Louvre composent un itinéraire central |
| Carte | Voir l’adresse dans Google Maps |
| Informations officielles | Site officiel de l’Hôtel de Crillon |
Pour préparer un séjour plus large, consultez notre guide indépendant du voyage de luxe en France et notre récit sur la puissance d’attraction intacte de Paris.
Vidéo : la renaissance du Crillon en 2017
Ce film officiel de Rosewood annonçait le retour de l’hôtel avant sa réouverture. La vidéo reste hébergée par YouTube et n’est ni téléchargée ni republiée par oui stars Travel.
Image à la une : l’Hôtel de Crillon, place de la Concorde. Chabe01/Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 ; recadrage oui stars Travel.
Indépendance éditoriale
Ce sujet a été sélectionné et réalisé en toute indépendance par oui stars Travel. Il n’implique aucun partenariat, parrainage, séjour offert, recommandation commerciale ou relation d’affaires avec l’Hôtel de Crillon, Rosewood Hotels & Resorts ou toute organisation citée. Les services d’un hôtel peuvent évoluer ; vérifiez les informations actuelles directement avant de voyager.
Sources et vérification
- Ministère de la Culture, POP/Mérimée : notice patrimoniale de l’Hôtel Crillon
- Metropolitan Museum of Art : boudoir de l’Hôtel de Crillon
- Département d’État des États-Unis : archives de la Conférence de la paix de Paris
- Dossier historique et restauration de l’Hôtel de Crillon
- Hôtel de Crillon : histoires documentées des suites Signature
- Atout France : liste des établissements distingués Palace
Vérification achevée le 15 septembre 2026. L’étude d’intention de recherche a porté sur les requêtes françaises, anglaises et arabes relatives à l’histoire du Crillon, son architecture, ses hôtes célèbres, ses suites, ses restaurants et sa situation place de la Concorde.














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