L’HISTOIRE DERRIÈRE L’HÔTEL · PARIS, ÉPISODE 3
Au-dessus du sol, les fleurs transforment le hall en scène. Quatorze mètres sous l’avenue George-V, une voûte de calcaire conserve un secret de guerre. Entre les deux se raconte un palace imaginé pour l’âge des paquebots, de la vitesse et du voyage moderne.
Entrer au Four Seasons Hotel George V, c’est d’abord rencontrer la couleur. Sous les lustres, les fleurs se dressent comme des sculptures et renouvellent l’humeur d’un décor presque centenaire. Pourtant, l’espace qui explique le mieux l’hôtel reste invisible depuis le hall : une cave creusée dans une ancienne carrière parisienne, murée au début de la Seconde Guerre mondiale. Le George V vit depuis toujours entre spectacle et discrétion.

Un hôtel né pour l’âge transatlantique
Le George V ouvre officiellement en 1928, au sommet des Années folles. L’homme d’affaires et architecte américain Joel Hillman finance le projet ; les architectes français Lefranc et Georges Wybo en dessinent l’enveloppe. Wybo connaissait déjà l’architecture-spectacle, du casino de Deauville à la reconstruction du Printemps Haussmann.
Son nom est un geste diplomatique : George V rend hommage au souverain britannique et à l’entente franco-britannique. Sa clientèle, elle, est résolument internationale. Les voyageurs américains débarquent des paquebots à Cherbourg, où l’hôtel dispose d’un relais pour les accueillir. En 1930, il propose même des liaisons en avion-taxi vers Londres, Berlin et Madrid à bord d’un Farman trois places. Ce palace ne regarde pas en arrière : il invente une machine d’accueil pour le voyageur moderne.

Un Art déco qui ne crie pas
La façade préfère la discipline à l’ostentation : pierre claire, lignes horizontales, travées régulières et angle urbain sûr de lui. L’Art déco réside ici dans la géométrie et les proportions plus que dans l’ornement. À l’intérieur, le programme d’origine vise le confort résidentiel. Les archives de l’hôtel évoquent des innovations techniques, des ascenseurs de service séparant les flux de bagages et un système accélérant la livraison des repas en chambre. Le luxe devait donner l’impression que tout circulait sans effort.


Le palace face au krach
L’élan de 1928 est brutalement rattrapé par l’histoire. Le krach de Wall Street fragilise le projet de Hillman et l’hôtel passe aux mains de ses créanciers. En 1931, le financier et collectionneur François Dupré le rachète. Il commande une aile résidentielle et enrichit les salons d’œuvres, de tapisseries et de mobilier. La première crise du George V transforme ainsi son identité : l’idée américaine de l’hôtellerie moderne prend l’atmosphère d’une demeure parisienne cultivée.

SI CES MURS POUVAIENT PARLER : la cave murée
À quatorze mètres sous l’hôtel se trouve la Cave Roc. Ses voûtes de calcaire s’élèvent à environ six mètres dans une ancienne carrière. Selon les archives de Four Seasons, la pierre de ce sous-sol servit à l’Arc de Triomphe. Lorsque la guerre éclate, la cave est murée afin d’empêcher toute intrusion ennemie.
Ce geste transforme un lieu de travail en capsule temporelle. Lors de la rénovation de 1997, les voûtes sont volontairement préservées. Elles abritent aujourd’hui une partie de l’une des grandes collections de vins d’hôtel à Paris. Le récit le plus saisissant du George V ne se joue donc pas dans un salon, mais sous le trottoir : une hospitalité protégée par la maçonnerie, attendant dans l’obscurité le retour à la vie normale.

Des hôtes entrés dans l’histoire
La liste documentée reflète l’ambition internationale de l’adresse. Le Comité Colbert cite Greta Garbo, Elizabeth Taylor, Gary Cooper, Sophia Loren et John Wayne. L’épisode le plus vivant survient en 1964 : les Beatles font du George V leur base parisienne pendant leur tournée française. Les histoires publiées par l’hôtel et le Comité Colbert indiquent que « I Feel Fine » prit forme dans une suite ; les photographies de leur bataille d’oreillers par Harry Benson transformèrent un moment privé en image de la culture populaire.
Les palaces amplifient souvent leur mythologie mondaine. Ici, ces noms ont un sens parce qu’ils dessinent une évolution : de la société des paquebots et de Hollywood à la culture mondiale de la jeunesse des années 1960.
Deux ans pour changer d’époque
Kingdom Holding acquiert le George V dans les années 1990. L’hôtel ferme en 1997 pour deux années de travaux et rouvre en 1999 sous la gestion Four Seasons. Pierre-Yves Rochon compose alors un langage réunissant appartements français classiques, antiquités, œuvres d’art, technologies contemporaines et précision opérationnelle. L’opération ne gomme pas 1928 ; elle le remet en scène.
Cette renaissance apporte aussi une signature visuelle. Jeff Leatham arrive alors que le chantier n’est pas terminé. Son portrait officiel chez Four Seasons se souvient de l’impact initial de 14 000 fleurs dans le hall. Aujourd’hui, une équipe de neuf personnes renouvelle thèmes, couleurs et vases toutes les trois semaines, alimentée par trois livraisons hebdomadaires de producteurs d’Amsterdam. Les fleurs ne sont pas un supplément décoratif : elles forment une installation vivante.

La métamorphose de 2025 : faire entrer Paris
En septembre 2025, l’hôtel annonce la fin de trois années de rénovation des 243 chambres et suites — la première refonte complète de l’hébergement depuis la réouverture de 1999. Rochon les traite comme des appartements parisiens privés. De nouvelles portes-fenêtres font entrer davantage de lumière ; les balcons végétalisés prolongent les pièces dans la ville.
Le Penthouse se réorganise autour de trois terrasses et d’une vue cadrée sur la tour Eiffel. La nouvelle Suite Parisienne Eiffel relie une suite principale à deux chambres, avec l’échelle et l’intimité d’un appartement familial. Parquet Versailles, marbres de Carrare et Calacatta Oro, cristaux Baccarat, luminaires Lalique et mobilier restauré ancrent l’ensemble dans un Paris précis, sans sacrifier la technologie.

Le George V aujourd’hui
Le palace compte 243 chambres et suites et détient la Distinction Palace officielle française. Le Guide Michelin 2026 attribue trois étoiles au Cinq, deux à L’Orangerie et une au George : six étoiles réparties entre trois restaurants. Le Cinq reste la scène de la cuisine française virtuose de Christian Le Squer ; Le George porte le registre italien méditerranéen de Simone Zanoni ; L’Orangerie se déploie sous une verrière face à la Cour de Marbre.
Le Spa, ouvert dans sa forme actuelle en 2018, comprend six cabines et une longue piscine intérieure. Pour la saison 2026/2027, l’hôtel devient mécène de l’Opéra national de Paris. Ces évolutions sont essentielles : le George V ne compte pas seulement parce qu’il conserve un bâtiment de 1928, mais parce qu’il continue de produire du présent.
Pourquoi les voyageurs le choisissent encore
Certains viennent pour le Triangle d’Or, à quelques pas des Champs-Élysées et des maisons de couture de l’avenue Montaigne. D’autres pour les restaurants, le spa, les grandes suites familiales ou les terrasses ouvertes sur la tour Eiffel. Les habitués recherchent souvent quelque chose de moins mesurable : la chorégraphie du service, des fleurs et de l’espace.
Le George V réussit lorsque son histoire se ressent sans devenir musée. La façade appartient au temps des paquebots, la cave se souvient de la guerre, le hall change toutes les trois semaines. Il offre à la fois continuité et surprise.
Informations pratiques
Adresse : 31 avenue George V, 75008 Paris.
Quartier : 8e arrondissement, au cœur du Triangle d’Or formé par les avenues George-V, Montaigne et les Champs-Élysées.
Métro : George V, ligne 1.
Pour qui : voyageurs privilégiant la rive droite, les suites très accompagnées, la gastronomie de destination et un vrai sens de l’occasion.
À voir : le George V en mouvement
Film de Juhani Sarglep, hébergé sur YouTube. Intégré depuis l’éditeur d’origine, sans téléchargement ni réhébergement.
Indépendance éditoriale : ce sujet a été sélectionné et produit de manière indépendante par oui stars Travel. Il ne suppose ni partenariat, ni sponsoring, ni séjour offert, ni relation commerciale.
Méthode : les faits principaux ont été recoupés avec les fiches et archives historiques Four Seasons, le Comité Colbert, Atout France et le Guide Michelin 2026. La licence de chaque image figure dans sa légende.
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Osama Samaha
Rédacteur en chef — oui stars Travel








