Façade du Ritz Paris sur la place Vendôme
Le Ritz Paris, place Vendôme. Photo : Quintin Soloviev / Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

L’HISTOIRE DERRIÈRE L’HÔTEL — PARIS, ÉPISODE 2

Au 15, place Vendôme, un nom de famille a fini par devenir un adjectif. En anglais, ritzy désigne ce qui brille, ce qui coûte cher, ce qui semble parfaitement réglé. Pourtant, la véritable histoire du Ritz Paris est plus passionnante que le mot. Elle commence dans un hôtel particulier du XVIIIe siècle, avec un hôtelier suisse qui avait compris la psychologie du confort, un cuisinier français qui allait réorganiser la cuisine moderne et une idée neuve : le luxe devait paraître naturel, jamais intimidant.

Le 1er juin 1898, l’établissement ouvre ses portes. Derrière la façade classique, l’électricité dessert chaque étage et des salles de bains privées libèrent les voyageurs des contraintes de l’hôtellerie ancienne. Les écrivains transforment les tables en bureaux. La haute couture s’installe dans les étages. Sous l’Occupation, l’élégance cohabite avec la peur et le compromis. Puis viennent la légende, le déclin, le drame et une restauration monumentale. Le Ritz reste aujourd’hui l’un des rares hôtels dont le nom décrit à lui seul une manière de vivre.

Note éditoriale : ce sujet a été choisi et réalisé en toute indépendance, sans séjour offert, parrainage ni relation commerciale avec l’hôtel.

Avant l’hôtel : deux demeures sur une place royale

Le Ritz n’a pas été construit à l’origine comme un hôtel. Sa façade appartient à la composition urbaine rigoureuse imaginée pour la place royale de Louis XIV à la fin du XVIIe siècle. Aux numéros 15 et 17 se trouvent les anciens hôtels particuliers de Gramont et de Crozat, édifiés au début du XVIIIe siècle. Leurs façades, toitures et plusieurs décors intérieurs relèvent aujourd’hui de la protection des monuments historiques.

Lorsque César Ritz acquiert l’hôtel de Gramont en 1897, il confie à l’architecte Charles Mewès une mission délicate : installer un établissement très moderne dans une demeure qui doit conserver l’allure d’une maison aristocratique parisienne. L’hôtel de Crozat voisin sera ensuite intégré. La réussite tient moins à l’effet spectaculaire qu’à la continuité : pierre, cours, salons et échelle domestique dissimulent équipements, circulations de service et nouvelles exigences d’hygiène.

Façade historique du Ritz Paris vers 1900
Le Ritz Paris vers 1900 ; photographe inconnu. Wikimedia Commons · Public domain.

César, Marie-Louise et Escoffier : trois intelligences pour une maison

César Ritz avait compris que les clients les plus fortunés n’achetaient pas seulement du décor. Ils recherchaient la reconnaissance, la discrétion et l’absence de toute friction. Son épouse Marie-Louise contribua à penser l’hôtel comme une immense maison particulière, attentive à l’atmosphère et à l’accueil. Auguste Escoffier, collaborateur de longue date et premier chef du Ritz Paris, apporta le système culinaire : brigades disciplinées, haute cuisine française allégée et organisation appelée à influencer les cuisines professionnelles du monde entier.

La révolution de 1898 tenait à des innovations rendues presque invisibles. L’histoire officielle de l’hôtel mentionne l’électricité à tous les étages et des chambres avec salle de bains privée, prouesses rares à l’époque. Le service était chorégraphié, mais devait sembler spontané. Les femmes pouvaient venir prendre le thé sans accompagnateur masculin. Pour une fête, on dressait des tables jusque dans le hall. Le grand hôtel cessait de ressembler à une institution publique pour devenir la maison privée la mieux connectée d’Europe.

César Ritz avec Max Pfyffer et Auguste Escoffier
César Ritz, Max Pfyffer et le chef Auguste Escoffier ; photographe inconnu. Wikimedia Commons · Public domain.

L’architecture de la discrétion

Mewès ne combat pas l’ordre de la place Vendôme : il s’y glisse. Depuis la place, le Ritz reste une partie de l’ensemble de pierre blonde. À l’intérieur, le parcours passe progressivement du cérémoniel à l’intime : entrée, galerie, salons, jardin, suites. Références Louis XV et Louis XVI, boiseries, dorures, marbres et proportions maîtrisées fabriquent une continuité historique sans transformer l’hôtel en musée.

Voilà pourquoi cette architecture conserve son pouvoir. L’effet essentiel ne réside pas dans un lustre ou une corniche, mais dans le passage d’un monde à l’autre. La place Vendôme est un théâtre public ; le Ritz la convertit en intimité.

Couloir intérieur et détails architecturaux du Ritz Paris
Un couloir du Ritz Paris en 2024, photographié par Quintin Soloviev. Wikimedia Commons · CC BY 4.0.

Quand la littérature, la mode et le pouvoir descendent au Ritz

La liste des hôtes documentés dessine une carte culturelle du XXe siècle. Marcel Proust considérait le Ritz comme une seconde maison et un poste d’observation de la société. Ernest Hemingway fit de son bar l’une de ses adresses parisiennes. F. Scott et Zelda Fitzgerald appartenaient à son orbite des Années folles. L’hôtel cite également Sarah Bernhardt, Jean Cocteau, Elsa Schiaparelli, Marguerite Yourcenar, Maria Callas, Pablo Picasso, Audrey Hepburn et Gianni Versace parmi les artistes et créateurs liés à la maison.

Avec Gabrielle Chanel, il ne s’agit plus d’un séjour. La couturière vit au Ritz pendant plus de trente ans, traversant la place Vendôme et la rue Cambon entre son appartement et son travail. Elle meurt dans sa chambre de l’hôtel le 10 janvier 1971. La suite qui porte aujourd’hui son nom inscrit cette histoire dans l’adresse.

Les souverains arrivent aussi lorsque voyage privé et histoire publique deviennent indissociables. En 1919, la reine Marie de Roumanie séjourne au Ritz avec ses filles Élisabeth et Marie alors qu’elle défend la cause de la Grande Roumanie pendant la conférence de la paix. Une photographie de l’Agence Meurisse les montre dans la cour : non comme figures décoratives, mais comme actrices politiques d’un continent en train d’être redessiné.

La reine Marie de Roumanie et ses filles au Ritz Paris en 1919
La reine Marie de Roumanie avec ses filles Élisabeth et Marie dans la cour du Ritz, 1919. Agence Meurisse / BnF. Wikimedia Commons · Public domain.
Bal masqué au Ritz Paris en 1909
Le bal masqué de 1909 au Ritz, photographié par Raimundo de Madrazo y Garreta. The Metropolitan Museum of Art. Wikimedia Commons · Public domain.

SI CES MURS POUVAIENT PARLER — IF THESE WALLS COULD TALK : Hemingway a-t-il vraiment « libéré » le Ritz ?

C’est l’une des histoires les plus séduisantes de l’hôtellerie : le 25 août 1944, Ernest Hemingway aurait surgi au Ritz avec des hommes armés, « libéré » le bar de l’occupant allemand puis commandé du champagne pour tous. L’image est parfaite — peut-être trop.

Les faits établis sont déjà cinématographiques. Correspondant de guerre, Hemingway se trouve en France et entre dans Paris alors que les forces françaises et américaines achèvent de vaincre la garnison allemande. Il rejoint le Ritz et y célèbre la Libération. Mais Paris a été libéré par les résistants, la 2e division blindée du général Leclerc et la 4e division d’infanterie américaine, non par un romancier. Même les archives de CBS présentent la « libération » du Ritz par Hemingway comme une réputation, non comme un fait militaire.

La légende survit parce qu’elle traduit une vérité émotionnelle : le bar représentait le Paris qu’Hemingway voulait retrouver. L’histoire exige toutefois la nuance. Il est revenu au Ritz lors de la Libération ; il ne l’a pas libéré les armes à la main. Les murs diraient sans doute que les meilleures anecdotes d’hôtel commencent par un fait et se perfectionnent ensuite autour d’un verre.

Les années les plus sombres

La formule ne doit pas effacer ce qui la précède. De 1940 à 1944, l’armée allemande occupe Paris et réquisitionne ses grands hôtels. Les ressources historiques réalisées avec la Ville de Paris comptent le Ritz parmi les adresses investies par l’appareil militaire allemand ; la Luftwaffe en occupe une partie. L’établissement reste ouvert, créant un intérieur moralement chargé où employés, civils, célébrités et représentants de l’occupant se croisent dans des conditions radicalement inégales.

Cette période résiste au filtre romantique posé trop souvent sur les hôtels célèbres. Elle appartient pleinement au récit : un bâtiment historique ne conserve pas seulement le faste, mais aussi la pression des régimes et des choix qui l’ont traversé.

Le retour de la fête — et l’irruption du drame

Après la Libération, le Ritz retrouve son rôle de rendez-vous de la culture, de la mode et de la société internationale. Son nom se trouve pourtant associé à des événements qu’aucun hôtel ne souhaiterait. Dans la nuit du 30 au 31 août 1997, Diana, princesse de Galles, et Dodi Fayed dînent au Ritz avant de quitter l’établissement par la rue Cambon. Leur voiture s’écrase dans le tunnel du pont de l’Alma ; Diana, Dodi et le chauffeur Henri Paul meurent. Le rapport officiel de l’opération Paget inscrit l’hôtel dans la chronologie de cette dernière soirée, mais cette tragédie ne saurait devenir un folklore touristique.

À la fin des années 1970, le bâtiment lui-même a besoin d’être relancé. Mohamed Al-Fayed l’acquiert en 1979 et conduit une vaste rénovation durant les années 1980. Une transformation plus profonde encore impose en 2012 une fermeture sans précédent.

Quatre années derrière les portes closes

La restauration de 2012 à 2016, dont le parti décoratif est confié à Thierry W. Despont avec des architectes du patrimoine et des équipes d’artisans, doit résoudre le problème essentiel du Ritz : introduire les technologies du XXIe siècle sans donner l’impression d’avoir réinventé la maison. Chambres et suites sont redistribuées, le Grand Jardin renouvelé, de nouveaux espaces créés et les décors historiques restaurés. Des centaines d’artisans interviennent sur la pierre, la dorure, les tissus, la peinture et les boiseries.

En janvier 2016, un incendie endommage deux suites et une partie de la toiture, sans faire de victime. Le Ritz rouvre finalement le 6 juin 2016. La réussite de la métamorphose tient moins à la nouveauté qu’au montage : le confort contemporain est partout, mais le récit demeure lisible.

Vidéo officielle : « Behind the Door »

Film officiel du Ritz Paris réalisé par Zoë Cassavetes pour la réouverture de 2016. Intégration YouTube ; la vidéo n’est ni téléchargée ni réhébergée.

Le Ritz Paris aujourd’hui

L’hôtel propose aujourd’hui 142 chambres et suites. Certaines Suites de Prestige portent l’empreinte de Coco Chanel, Ernest Hemingway, Marcel Proust, F. Scott Fitzgerald ou Maria Callas. Le salon et les boiseries classés de la Suite Impériale relient directement l’hôtellerie au patrimoine décoratif français. Le Salon Proust transforme la mémoire littéraire en heure du thé ; le Bar Hemingway conserve une échelle de club confidentiel ; l’École Ritz Escoffier prolonge dans l’enseignement l’alliance fondatrice entre hôtel et cuisine.

Espadon, dirigé par la cheffe Eugénie Béziat, détient une étoile Michelin depuis mars 2024. Le Ritz Club & Spa s’organise autour de sa célèbre piscine intérieure. Derrière la place Vendôme, le Grand Jardin offre ce que le centre de Paris possède de plus rare : une respiration privée et végétale.

Bibliothèque et salon de thé du Salon Proust au Ritz Paris
Le Salon Proust en 2022, photographié par Ismael Zniber. Wikimedia Commons · CC BY 4.0.
Piscine intérieure du Ritz Club et Spa
La piscine du Ritz Club & Spa en 2024, photographiée par Quintin Soloviev. Wikimedia Commons · CC BY 4.0.

Un palace dans l’imaginaire, pas une « Distinction Palace » officielle

Le mot palace est souvent employé au sens culturel pour parler du Ritz. Mais la Distinction Palace française est un label administratif précis auquel les hôtels doivent candidater. Le Ritz Paris est un cinq-étoiles et ne figure pas dans la collection officielle 2026 d’Atout France ; selon Le Monde, il choisit de ne pas se soumettre à cette distinction. La nuance compte : la légende et le classement juridique ne se confondent pas.

Pourquoi les voyageurs le choisissent encore

On ne choisit pas le Ritz uniquement pour la superficie des chambres ou la liste des services. On y vient pour cette compression de l’histoire parisienne dans un hôtel vivant : façade de la place Vendôme, monde social de Proust, trajet quotidien de Chanel, discipline d’Escoffier, mythe d’Hemingway et restauration qui laisse une place à chacun.

Son luxe le plus rare est la continuité. Le voyageur franchit un seuil visible sur les photographies de 1900 et trouve pourtant une maison réglée sur les attentes contemporaines. Cette alliance — une histoire reconnaissable sans immobilité muséale — est difficile à reproduire et presque impossible à franchiser.

Informations pratiques et situation

Adresse : 15, place Vendôme, 75001 Paris.
Arrondissement : 1er.
Métro : Opéra, Madeleine, Pyramides et Tuileries sont accessibles à pied.
À proximité : jardin des Tuileries, musée du Louvre, palais Garnier, rue Saint-Honoré et joailliers de la place Vendôme.

La situation convient particulièrement aux voyageurs attirés par l’art, la mode, l’architecture et la découverte du centre de Paris à pied. L’entrée principale donne sur la place Vendôme ; la rue Cambon longe l’arrière de l’hôtel.

Sources et lectures


Osama Samaha
Rédacteur en chef — oui stars Travel

Poursuivre la saison parisienne : Hôtel de Crillon : le palace qui a vu Paris écrire l’Histoire. À lire aussi : I. M. Pei : comment la pyramide du Louvre a changé Paris.

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