L’HISTOIRE DERRIÈRE L’HÔTEL · PARIS, ÉPISODE 4
À la même adresse parisienne, les portes ont laissé entrer les agents du renseignement militaire allemand pendant l’Occupation puis, quelques mois après la Libération, les survivants revenus des camps. Le Lutetia n’est pas seulement un palace chargé d’histoire : c’est un lieu où l’histoire a brutalement changé de sens.
À l’angle du boulevard Raspail et de la rue de Sèvres, le premier regard rencontre pourtant la joie : une façade de pierre ondulante, des treilles, des grappes de raisin, des anges et des balcons qui semblent suivre le mouvement de la rue. Le Lutetia naît en 1910 pour célébrer le commerce, le voyage et une modernité confiante. Il devient ensuite refuge d’artistes et d’exilés politiques, quartier général de l’occupant, puis lieu d’attente où des familles scrutent des listes de noms, une photographie à la main.
Peu de palaces parisiens portent des contradictions aussi fortes. Peu les assument sans transformer la mémoire en décor.
Un hôtel né face à un grand magasin
L’histoire commence au Bon Marché. Les héritiers de la famille Boucicaut, fondatrice du magasin pionnier, souhaitent offrir aux clients de province et de l’étranger, aux fournisseurs et aux partenaires une adresse raffinée sur la Rive gauche. Le chantier débute en 1907 sur l’ancien jardin de l’Abbaye-aux-Bois. Le 28 décembre 1910, buffet, dîner et bal inaugurent le premier grand hôtel de cette rive de Paris.
La fonctionnalité est aussi importante que le cérémonial. Toutes les chambres disposent d’eau chaude, d’un téléphone relié à la réception, d’une ventilation directe et de persiennes roulantes commandées de l’intérieur : des innovations remarquées à l’époque. Le nom, lui, plonge dans l’Antiquité. « Lutetia » renvoie à Lutèce ; le navire de Paris et la devise Fluctuat nec mergitur deviennent ses emblèmes.

Une vague Art nouveau en route vers l’Art déco
Louis-Hippolyte Boileau et Henri Tauzin dessinent le bâtiment d’origine. Le lien entre la famille Boileau et l’architecture du Bon Marché transforme la commande en dialogue urbain, de part et d’autre de la rue de Sèvres. Béton, verre et piliers d’acier rivetés à chaud donnent au chantier une audace technique ; la façade, elle, refuse toute froideur industrielle.
L’angle se courbe au lieu de casser. Léon Binet peuple la pierre de treillages, d’oiseaux, de putti et de raisins. Puis la ligne se resserre, la géométrie s’affirme : le Lutetia se tient précisément au passage de l’Art nouveau organique vers l’Art déco.
En 1912, une extension ajoute deux niveaux de salons et de nouvelles chambres. En 1927, la cour centrale est définitivement fermée pour accueillir une salle des fêtes et agrandir la brasserie. Depuis 2007, façades, toitures, halls, escaliers et salons historiques sont partiellement inscrits au titre des Monuments historiques.

Guerres, écrivains et vie politique de la Rive gauche
À quelques pas des éditeurs, cafés et galeries de Saint-Germain-des-Prés, le Lutetia devient un lieu de rendez-vous. André Gide y déjeune et reçoit des auteurs. Alexandra David-Néel y ordonne ses notes de voyage en 1921. Antoine et Consuelo de Saint-Exupéry y séjournent, tout comme Roger Martin du Gard. Plus tard, la constellation documentée comprend Albert Camus, Jean Cocteau, Juliette Gréco, Boris Vian, Samuel Beckett, Jean-Paul Sartre et Joséphine Baker.
Ces noms n’ont de sens que parce que le lieu relie littérature, édition, musique et politique. Entre 1935 et 1937, des intellectuels et responsables allemands exilés s’y réunissent autour d’Heinrich Mann pour tenter de former un front commun contre le nazisme. Le « comité Lutetia » échoue à dépasser ses divisions. Sa présence rend la suite plus douloureuse encore.


La transformation la plus sombre
Les troupes allemandes entrent dans Paris le 14 juin 1940. Cinq jours plus tard, l’Abwehr, service de renseignement militaire de la Wehrmacht, s’installe au Lutetia. La « Dienststelle Lutetia », dirigée par le colonel Friedrich Rudolph, exploite des documents saisis à travers la France. Les renseignements recueillis servent à la surveillance, aux opérations et aux arrestations de résistants. Les derniers militaires allemands quittent l’hôtel à la mi-août 1944, quelques jours avant la Libération.
Réduire cette période à la formule « l’hôtel fut réquisitionné » serait insuffisant. Le bâtiment a appartenu à la mécanique de l’Occupation. C’est une part centrale de son histoire.
SI CES MURS POUVAIENT PARLER : les listes du grand couloir
En avril 1945, la fonction du lieu bascule. Les anciens résistants André Weil, Maxime Bloch-Mascart et Marie-Hélène Lefaucheux obtiennent du gouvernement du général de Gaulle un centre réservé aux déportés. La gare d’Orsay accueille prisonniers de guerre et travailleurs du STO, mais elle ne convient pas à des femmes et des hommes revenus des camps, malades, épuisés et souvent sans papiers.
Le centre d’accueil et de contrôle du Lutetia ouvre le 19 avril. Les arrivants sont désinfectés, examinés, interrogés pour confirmer leur identité ; les plus gravement atteints partent vers l’hôpital. Des bénévoles cherchent vêtements et nourriture, téléphonent aux familles et proposent une chambre jusqu’à ce que chacun puisse repartir. Les cuisines servent parfois 5 000 repas par jour. En mai, 426 enfants de Buchenwald arrivent à leur tour.
Devant l’hôtel et dans le grand couloir du rez-de-chaussée, des proches attendent avec des photographies. Des avis de recherche couvrent les panneaux. Chaque liste publiée peut apporter une joie, une confusion d’identité ou la certitude définitive d’une absence. Le ministère des Armées estime qu’entre 17 000 et 20 000 personnes sont passées par le Lutetia avant la fermeture du centre à la fin d’août 1945.
L’histoire la plus saisissante n’est donc pas mondaine. Elle tient dans ce renversement : les chambres d’un service qui pourchassait les résistants deviennent des chambres où les survivants reprennent des forces et où leurs familles les cherchent. Une plaque sur la façade maintient ce passage dans l’espace public.

Le retour de la culture, puis le poids des années
Après-guerre, le Lutetia retrouve la culture de la Rive gauche. Jazz, prix littéraires, mode et cinéma reviennent. Sonia Rykiel remanie une partie des espaces dans les années 1970 ; César, Arman et d’autres artistes inscrivent leurs œuvres dans l’hôtel. Lors de la fermeture de 2014, 280 œuvres sont inventoriées.
Mais les strates successives masquent aussi l’édifice initial. Des fresques disparaissent sous la peinture, les circulations se compliquent et le plan des chambres ne répond plus aux attentes d’un palace contemporain.

Quatre ans de renaissance
Les propriétaires confient à Jean-Michel Wilmotte une transformation complète, avec Perrot & Richard pour le patrimoine protégé et des ateliers spécialisés pour les fresques, vitraux, mosaïques et sculptures. Fermé en 2014, l’hôtel rouvre en 2018.
Le nombre de chambres et suites passe de 233 à 184 afin d’offrir des volumes plus généreux. Le rez-de-chaussée est repensé autour de la lumière ; une cour intérieure relie le Saint-Germain, la bibliothèque et le Bar Joséphine. Dans l’ancien salon Borghèse, des fresques florales réapparaissent sous des dizaines de couches de peinture. Leur restauration demande environ 17 000 heures. La brasserie retrouve sa double hauteur d’origine.
Bois d’eucalyptus verni, bronze, pierre et marbre Statuario évoquent par endroits les coursives d’un paquebot. Le projet ne cherche pas à rendre les époques indistinctes : il permet de voir où commence 1910 et où intervient le XXIe siècle.

Le Lutetia aujourd’hui
Mandarin Oriental en assure la gestion depuis le 3 avril 2025 ; la famille Akirov demeure le propriétaire documenté. Désormais Mandarin Oriental Lutetia, Paris, il est le seul établissement de la Rive gauche détenteur de la distinction Palace. Ses 184 chambres et suites comprennent des créations liées à Joséphine Baker, Isabelle Huppert et Francis Ford Coppola, ainsi que des penthouses panoramiques.
La Brasserie Lutetia reste la grande salle ouverte sur le carrefour. Le Bar Joséphine vit sous les fresques restaurées ; le Saint-Germain reçoit la lumière d’une verrière peinte par Fabrice Hyber ; le Bar Aristide fait résonner la mémoire jazzy du quartier. Le spa de 700 m² abrite une piscine intérieure de 17 mètres, hammam, sauna, hydrothérapie et cabines de soins.
Ces équipements expliquent la distinction Palace. Ils n’expliquent pas le poids émotionnel de l’adresse. Celui-ci vient de l’impossibilité de réduire le Lutetia à une seule identité.

Pourquoi les voyageurs le choisissent encore
Le Lutetia propose une autre carte du luxe parisien. Ici, pas la Rive droite cérémonielle de la place Vendôme ou de l’avenue Montaigne, mais le Paris du Bon Marché, des éditeurs, galeries, cafés et promenades vers le jardin du Luxembourg. Le service atteint le niveau d’un palace sans couper l’hôtel de la vie du quartier.
On vient aussi pour une architecture immédiatement reconnaissable, de grandes chambres modernisées, des bars de destination et un spa capable de ralentir un séjour urbain. Mais la raison la plus profonde reste la continuité : la façade qui accueillait les clients du Bon Marché en 1910 a vu l’exil, l’Occupation, le retour des déportés, la renaissance artistique et une restauration monumentale. Le Lutetia n’est pas important parce que rien ne lui est arrivé, mais parce que tant de choses s’y sont produites.
Informations pratiques
Adresse : 45 boulevard Raspail, 75006 Paris.
Quartier : Saint-Germain-des-Prés / Notre-Dame-des-Champs, 6e arrondissement, face au Bon Marché.
Métro : Sèvres–Babylone, lignes 10 et 12.
Idéal pour : les voyageurs qui veulent un palace historique de la Rive gauche, près des galeries, librairies, cafés et du jardin du Luxembourg.
De l’histoire jusqu’à l’entrée
Le Lutetia appartient à un Paris que l’on gagne mieux sans précipitation. Si cette histoire a placé la Rive gauche sur votre itinéraire, OUISTARS peut en organiser le chapitre pratique : accueil à l’aéroport, chauffeur privé et arrivée boulevard Raspail, pour que Paris commence avant même les portes de l’hôtel.
Voir le Lutetia d’aujourd’hui
Film officiel du Lutetia, hébergé sur YouTube et intégré depuis l’éditeur ; ni téléchargé ni réhébergé.
Indépendance éditoriale : ce sujet a été choisi et produit indépendamment par oui stars Travel. Il n’implique ni partenariat, ni sponsoring, ni séjour offert, ni recommandation commerciale. Le lien de préparation OUISTARS est un service proposé au lecteur et n’a influencé ni le choix de l’hôtel ni le traitement éditorial.
Note de recherche : les faits essentiels ont été vérifiés auprès de la base patrimoniale du ministère de la Culture, de l’histoire du centre d’accueil publiée par le ministère des Armées, d’un dossier historique franco-allemand, de la documentation de restauration et des informations actuelles de Mandarin Oriental. Les licences sont indiquées sous chaque image.
Poursuivre la saison parisienne : Hôtel de Crillon · Ritz Paris · Four Seasons Hotel George V
Osama Samaha
Rédacteur en chef — oui stars Travel








