CEUX QUI ONT FAÇONNÉ LA FRANCE · SAISON ARCHITECTURE
À la BnF François-Mitterrand, Dominique Perrault n’a pas simplement dessiné quatre tours de verre. Il a enfoui l’essentiel du monument sous une place publique et fait du sol, du vide et de la maille métallique les éléments d’un langage architectural radical.
Par Osama Samaha, rédacteur en chef de oui stars Travel
L’architecte qui a fait disparaître le monument
Il y a des architectes que l’on reconnaît à une silhouette immédiatement spectaculaire. Chez Dominique Perrault, la signature apparaît souvent là où le bâtiment semble s’effacer.
Depuis la Seine, la Bibliothèque nationale de France se présente comme quatre tours de verre, disposées aux angles d’une vaste esplanade. Elles évoquent des livres ouverts, mais elles ne racontent qu’une partie de l’histoire. Le véritable édifice se déploie sous les pas du visiteur, autour d’une forêt d’un hectare protégée au cœur du site. On descend vers les salles de lecture. La ville reste au-dessus. L’architecture n’occupe pas seulement le paysage, elle le creuse.
Ce geste résume la pensée de Perrault. Le monument peut transformer la ville sans la dominer, prendre la forme d’un sol, d’un passage ou d’une vallée, et devenir monumental par son absence.
Trente ans après son ouverture, la BnF François-Mitterrand demeure une expérience physique, tendue entre le verre et le bois, la lumière, l’espace public et le silence de la recherche.
Comment Dominique Perrault a remporté la BnF à 36 ans
Dominique Perrault naît le 9 avril 1953 à Clermont-Ferrand. Diplômé en architecture en 1978, il complète sa formation par des études d’urbanisme et d’histoire. Cette double culture explique en partie pourquoi son travail dépassera rapidement la conception d’objets isolés pour interroger l’évolution des villes.
Le tournant arrive en 1989. François Mitterrand a annoncé l’année précédente la création d’une bibliothèque d’un genre nouveau, appelée à réunir les collections nationales, à accueillir la recherche et à devenir l’un des grands projets culturels de sa présidence. Perrault, alors âgé de 36 ans et encore peu connu du grand public, remporte le concours international.
Le projet change son échelle professionnelle, mais aussi celle de sa pensée. Il doit inventer une institution monumentale sur une friche de l’est parisien, à une époque où le futur quartier Paris Rive Gauche n’existe pas encore. La bibliothèque publique ouvre en 1996, suivie par la bibliothèque de recherche en 1998.
La BnF lui vaut le prix Mies van der Rohe en 1997. En 2015, il reçoit le Praemium Imperiale et entre à l’Académie des beaux-arts. Une question traverse pourtant sa trajectoire : comment construire de très grands programmes sans transformer chaque bâtiment en objet autoritaire ?
Idées : quand le sol devient architecture
Dominique Perrault emploie le mot Groundscape pour définir une architecture dans laquelle le sol cesse d’être un simple support. Il devient une matière habitable que l’on peut plier, ouvrir, soulever ou creuser.
Il ne s’agit pas de condamner l’architecture à l’obscurité. La terre est entaillée pour laisser entrer la lumière, préserver un paysage ou restituer la surface à la ville. À Séoul, Ewha s’ouvre en vallée vitrée. À Berlin, les équipements sportifs disparaissent sous un verger. À Paris, la BnF devient bâtiment, socle et place.
Cette recherche s’accompagne d’un matériau devenu indissociable de son œuvre : la maille métallique. Pour la BnF, son agence et l’entreprise GKD développent douze tissages en acier inoxydable. La maille n’est plus un produit purement industriel. Elle filtre la lumière, enveloppe les volumes et introduit une forme de douceur inattendue dans le métal.
Perrault n’efface pas toute présence architecturale. Il déplace la monumentalité vers la profondeur, la topographie et le parcours.
La BnF François-Mitterrand : manifeste et controverse
Le projet de Perrault porte une formule aussi simple qu’ambitieuse : créer « une bibliothèque pour la France, une place pour Paris ».
Les quatre tours en forme de L organisent les angles du site. Chacune atteint environ 80 mètres et compte 22 niveaux. Entre elles s’étend une esplanade monumentale, tandis que les salles de lecture enveloppent le jardin central. Environ trois quarts du programme initial sont placés sous le niveau du sol.
Le bâtiment compte aujourd’hui quelque 400 kilomètres de rayonnages. Son jardin-forêt, fermé au public et devenu refuge écologique, introduit une nature presque secrète au centre de cette infrastructure documentaire. Les lecteurs l’aperçoivent depuis les salles, sans pouvoir la traverser.
Mais la controverse fait partie de l’histoire de la BnF. Dès le chantier, le stockage des livres dans les tours de verre inquiète. Le vitrage photochromique initialement envisagé est abandonné pour des raisons techniques et financières. Les dispositions de conservation sont renforcées et le projet évolue.
Un rapport du Sénat rappelle que le programme scientifique change profondément. La capacité prévue passe d’environ quatre à treize millions de volumes après la décision de transférer davantage de collections. Le calendrier politique et la gouvernance fragmentée pèsent aussi sur les difficultés rencontrées.
Cette distinction n’annule pas les critiques sur l’esplanade, la conservation ou l’expérience des usagers. Elle évite de transformer une histoire institutionnelle complexe en procès sommaire de l’architecte.
En 2025, la BnF présentait le bâtiment comme un acte fondateur de Paris Rive Gauche, tout en reconnaissant la nécessité d’améliorer le confort thermique et lumineux des tours. L’icône doit continuer à évoluer.
Œuvres majeures : disparaître, ouvrir, relier
À Berlin, le vélodrome et la piscine olympique sont implantés dans un parc de dix hectares. Les équipements sportifs sont en grande partie enfouis, tandis qu’un verger de 450 pommiers occupe la surface. Le toit circulaire du vélodrome devient presque un objet posé dans le paysage.

La DC Tower 1 de Vienne explore une autre échelle. Sa façade semble comprimée en une grande ondulation verticale qui modifie la silhouette de la rive du Danube.

À Madrid, la Caja Mágica réunit trois grands courts sous des toitures mobiles. L’enveloppe métallique permet au complexe de changer de relation à l’air, à la lumière et au programme sportif.

Dans Madrid Río, la passerelle d’Arganzuela convertit la traversée du fleuve en promenade métallique ajourée. Elle montre comment une infrastructure peut devenir une expérience urbaine à part entière.

À Osaka, la Fukoku Tower s’élève au-dessus d’un atrium pensé comme une forêt intérieure. La métaphore végétale accompagne le passage de l’espace public vers la tour.

À Groningue, le complexe résidentiel La Liberté associe deux volumes verticaux dans une composition compacte. Le projet illustre une autre facette du travail de Perrault sur la densité et la présence urbaine.

À Paris, la transformation de l’hippodrome de Longchamp prolonge cette attention au sol, aux lignes de vue et au paysage. L’architecture accompagne le mouvement du site sans chercher à rivaliser avec son horizon.

À Séoul, l’Ewha Campus Complex transforme le centre d’une université en vallée publique. Deux longues façades vitrées encadrent une promenade qui descend vers les espaces universitaires, tandis que les toitures prolongent le parc.
À Luxembourg, Perrault accompagne pendant plus de vingt ans les extensions de la Cour de justice de l’Union européenne. Plus récemment, il dirige la conception urbaine du Village des athlètes de Paris 2024 et dessine la gare Villejuif-Gustave Roussy du Grand Paris Express, ouverte en 2025. Il ne signe pas tous les bâtiments du Village, mais en établit le plan directeur et la cohérence urbaine.
Où voir son œuvre
BnF François-Mitterrand, Paris
Quai François-Mauriac, 75013 Paris. Métro 14 et RER C, station Bibliothèque François-Mitterrand. Le site est habituellement ouvert le lundi de 14 h à 20 h, du mardi au samedi de 9 h à 20 h et le dimanche de 13 h à 19 h. La bibliothèque tous publics ouvre du mardi au samedi de 10 h à 20 h et le dimanche de 13 h à 19 h. Les visites architecturales peuvent inclure le Belvédère. Horaires et tarifs à vérifier avant le déplacement. Informations officielles.
Velodrom, Berlin
Paul-Heyse-Straße 26, 10407 Berlin. S-Bahn Landsberger Allee. Le parc et l’extérieur permettent de comprendre l’insertion du complexe dans le sol. L’intérieur se découvre principalement lors des événements. Site officiel.
Ewha Campus Complex, Séoul
52 Ewhayeodae-gil, Seodaemun-gu. Le guide de l’université limite la circulation des visiteurs dans l’ECC et recommande les accès 3 et 4 vers le niveau B4. Vérifier les conditions d’entrée avant la visite. Plan officiel du campus.
Cour de justice de l’Union européenne, Luxembourg
Rue Charles-Léon Hammes, L-1715 Luxembourg. Des visites gratuites consacrées à l’architecture et aux œuvres d’art sont organisées en français, anglais et allemand, sur réservation. Réservation officielle.
Caja Mágica et passerelle d’Arganzuela, Madrid
La Caja Mágica se trouve Camino de Perales 23, près du métro San Fermín-Orcasur. Son intérieur est généralement accessible avec un billet d’événement. La passerelle d’Arganzuela, dans Madrid Río, se parcourt librement et constitue l’expérience la plus immédiate de l’architecture de Perrault dans la capitale espagnole.
DC Tower 1, Vienne
Donau-City-Straße 7, 1220 Vienne. Le hall de l’hôtel ainsi que le restaurant et le bar des niveaux supérieurs sont accessibles selon leurs horaires et conditions de réservation. Site officiel.
Fukoku Tower, Osaka
Komatsubara-cho, Kita-ku. L’atrium public et son évocation d’une forêt constituent la partie la plus intéressante pour un visiteur sans rendez-vous professionnel.
Héritage
L’influence de Dominique Perrault ne tient pas à une forme que d’autres pourraient simplement reproduire. Elle réside dans une manière de reformuler la commande.
Face à un très grand programme, il demande ce qui doit réellement devenir visible. Face à un terrain, il examine ce que l’architecture pourrait restituer à la ville. Face à la monumentalité, il oppose parfois l’horizon, le vide ou la profondeur.
Cette pensée résonne avec les questions de densité, de confort climatique et de préservation des sols. Elle ne transforme pas ses projets en modèles écologiques, comme le rappellent les adaptations de la BnF. Elle offre néanmoins une méthode pour construire sans remplir mécaniquement chaque parcelle.
La BnF reste son œuvre décisive parce qu’elle concentre les ambitions et les contradictions de cette méthode. Elle est bibliothèque, place, infrastructure, paysage protégé et morceau de ville. Elle a été critiquée, transformée, habitée, puis réévaluée. C’est peut-être ainsi que l’on reconnaît un bâtiment véritablement public : il n’échappe pas au débat, mais continue à produire du sens longtemps après son inauguration.
Conférence d’archive : la disparition de l’architecture
Dans cette conférence intégrale enregistrée par la Bartlett School of Architecture de l’UCL, Dominique Perrault explore l’architecture entre présence et absence, avec la BnF comme œuvre charnière.
Sources
- Agence Dominique Perrault Architecture
- Projet officiel de la BnF
- Architecture du site François-Mitterrand, BnF
- Histoire d’une renaissance, BnF
- Académie des beaux-arts
- Rapport du Sénat sur la BnF
- Bibliographie officielle Dominique Perrault, BnF
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